Territoires intelligents : i-expo 2006
Cette fois ci, les intervenants viennent nous parler de territoires intelligents, comme pour répondre aux décideurs territoriaux que ce ne sont pas eux que l’on ambitionne de « rendre intelligent » (la remarque m’a déjà été faite plusieurs fois !), mais bien les territoires.
L’approche est intéressante… Et nous oblige à redéfinir à la fois à réfléchir sur la notion d’intelligence et sur celle de territoire.
Si l’éthymologie de «l’intelligence économique » est anglo-saxonne (entendez donc « renseignements économiques », c'est-à-dire l’élaboration de dispositifs de surveillance de l’environnement, en particulier de ses concurrents), l’intelligence est abordée dans cette conférence selon un angle différent : « Inter-legere », mot à mot créer des liens entre…
Oui mais entre quoi ??? Entre qui ? et surtout dans quel objectif ?…
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Le sujet de la conférence était de traiter de la constitution de réseaux d’entreprises au niveau local avec pour objectif premier (et semble-t il unique ?) la stimulation de l’innovation comme facteur de compétitivité des teritoires.
L’expérience présentée par Michaël Braun sur l’équivalent des pôles de compétitivité allemands était celle qui a amené le plus de fraicheur dans les différents retours d’expérience, nous exposant comment peuvent être perçues nos initiatives de pôles depuis l’Allemagne.
En résumé, il saluait cette initiative, mais recommandait pour que la démarche soit réellement efficace, que les instances publiques ne jouent qu’un rôle de « fournisseurs de moyens » , en laissant l’entière initiative aux entreprises et donc une place prépondérante dans la gouvernance du dispositif. Le risque ? Engourdir les pôles dans les cloisonnements des organismes d’appui.
L’expérience allemande est intéressante. M. Braun explique qu’un appel à projets similaire a été lancé, et qu’une centaine de groupements d’entreprises ont répondu…pour seulement trois places !!!Ce qui est fascinant, c’est que l’ensemble des réponses, et même celles qui n’ont pas été retenues ont engendré des projets nouveaux sur les différents territoires.
C’est donc le positionnement dans une sorte de « jeu concours » qui a donné l’envie aux acteurs de se connaître…et a permis de nouvelles coopérations locales. Pour la structure publique ayant mis en œuvre cette démarche, c’est un retour sur investissement optimal !
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Critique
Si tous s’accordaient à dire que la problématique était complexe, les projets présentés ne fournissaient des exemples de réponses qu’à une seule problématique territoriale : celle du développement des petites entreprises aux technologies innovantes.
Prenons un peu de recul : la théorie de la base économique stipule quatre formes de création de richesse sur le territoire :
- la base productive, dont il a été question.
- La base résidentielle, afin de rendre le territoire attractif pour le tourisme et les retraités,
- La base publique, faite des revenus des fonctionnaires sur le territoire
- La base sociale, faite des revenus liés aux aides sociales.
Intéressons nous particulièrement à la base résidentielle, car on ne peut envisager de vouloir augmenter la base sociale, et la base publique est une question de politique locale, qui sort donc du champ de l’aménageur du territoire.
De plus, cette base est celle qui permet le développement des services à la personne, présentant deux avantages stratégiques pour les territoires :
- La création d’emplois locaux pour des salariés peu qualifiés,
- La création d’emploi « non délocalisables ».
La cohésion sociale, en dehors de représenter un objectif en soi, est aussi un facteur de développement de l’économie résidentielle.Or, cette cohésion sociale, passe par la connaissance de l’autre. Il est dommage que l’on n’ait pas parlé des possibilités d’une utilisation innovante des TIC (Technologies de l’intelligence collective ?) pour insérer citoyens et associations dans la vie démocratique locale.
Pourtant, les TIC type web2.0 permettent aujourd’hui l’émergence de médias participatifs sous forme de blogs territoriaux par exemple, qui permettraient de donner la parole à ceux qui font aussi la vie du territoire. Si le mot « démocratie participative » est à la mode, que les différentes collectivités voient parfois la création d’un service, voire d’une direction dédiée à ces enjeux, quand nos décideurs territoriaux prendront –ils réellement le risque de perdre un peu la maîrise de la communication ?
Il s’agit d’inclure de plus en plus d’acteurs territoriaux dans la gouvernance du territoire, y compris ceux qui ne sont pas d’accord avec les politiques locales. Les technologies existent, il ne manque plus que la volonté des décideurs et élus locaux.
Mais on se heurte alors au frein suivant : la communication, c’est le pouvoir, et il est aujourd’hui difficile d’envisager que ceux qui le détiennent veuillent prendre le risque de s’en séparer partiellement. Dommage car les acteurs locaux « hors gouvernement local » sont prêts à prendre la relève… Ils n’attendront pas qu’on leur en donne l’autorisation (et tant mieux !)
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Epilogue
Actif stratégique : différence entre le point de vue de l’Etat et le point de vue local
L’action de l’Etat en matière d’intelligence économique a pour objectif la maîtrise et la protection de l’information stratégique pour tout acteur économique…
Tout acteur ? Pas exactement. Des secteurs stratégiques ont été déterminés au niveau de l’Etat, comme l’énergie, l’équipement militaire, les technologies de pointe.
Ces secteurs sont dits stratégiques pour l’Etat…
Mais mes conversations avec des décideurs de collectivités territoriales font ressortir clairement un autre type d’actif stratégique, beaucoup plus pragmatique : les actifs stratégiques pour un territoire sont les secteurs d’activité qui génèrent de l’emploi local.
Deux questions doivent par conséquent être abordées :
- Faut il déployer les mêmes types de dispositifs locaux d’aide au développement pour des secteurs d’activité stratégiques pour le local, mais pas pour l’Etat ?
La réponse est complexe et relève d’une question de doctrine politique. Faut il sauver l’emploi coûte que coûte (quitte à faire une grève de la faim ?) ou faut il laisser filer certains secteurs d’activité en focalisant l’énergie locale sur la création d’emplois nouveaux ? Je me permettrai de ne pas répondre à cette question, qui relève du politique
- Quel est le type d’accompagnement des secteurs non stratégiques pour l’Etat, mais générateur d’emploi pour le local ? Faut-il déployer un dispositif local d’intelligence économique ? Convient-il de surveiller les territoires concurrents ou les entreprises concurrentes ? Et surtout … Quel acteur institutionnel peut en avoir la charge, car ce n’est a priori pas du ressort de l’Etat et des préfectures ?
Sans prétendre à fournir toutes les réponses à ces questions, une chose est évidente : les méthodes et outils utilsées pour les dispositifs locaux d’intelligence économique doivent être les mêmes, afin de permettre un maximum d’interactions. Et en ce sens, une coordination par l’Etat et ses corps déconcentrés me semble opportune.
Liens
La conférence à i-expo
Article sur ce blog parlant des blogs territoriaux
Présentation de l'intelligence territoriale - i-expo2005 (pdf)
mots clés: Intelligence Economique Territoriale Blogs Territoriaux
Méfions nous de l'inquiétante extase...
Comment faire du neuf ave de l’ancien ?
Le concept de « territoire intelligent », dans le sens défini parAurélien Gaucherand (« créer des liens entre », s’apparente me semble-t-il à une innovation sémantique pour qualifier une question déjà ancienne : celle de la gouvernance territoriale. Abordée « concrètement » depuis pourrait on dire 1982 avec les premières grandes lois de décentralisation, largement confortée par les Lois d’orientation à l’aménagement du territoire de 1995 (Loi Pasqua) et pour l'aménagement et le développement durable du territoire de 1999 (Loi Voynet), les différentes lois sur l’intercommunalité (on pourrait en citer bien d’autres encore), la problématique de la gouvernance territoriale, et par là la gestion du « lien » entre acteurs locaux, bénéficie depuis plusieurs années maintenant d’une actualité particulière.
La création des Pays et de nouvelles instances communautaires (communautés de communes, communautés d’agglomération…) n’avait elle pas pour ambition de rapprocher les différents opérateurs territoriaux ? La mise en œuvre des conseils de développement en 1999 dans le cadre de la politique de Pays et d’Agglomération notamment, même si écornée par le Gouvernement Raffarin, n’avait elle pas clairement pour vocation d’associer – enfin - le monde politique, économique, social et la société civile au sein d’un organe de réflexion, certes dépourvu d’un réel pouvoir de décision, mais propice à l’échange et au développement de véritable démarches ascendantes et concertées ?
Alors, parlons si l’on veut aujourd’hui d’Intelligence territoriale plutôt que de gouvernance locale, de démarche concertée, ascendante ou que sais je encore ! Peu importe pourvu qu’on y mette du sens et les moyens nécessaires pour que cette idée, le lien, devienne effective sans qu’elle ne constitue une fin en soi mais contribue à améliorer la pertinence et l’efficacité des politiques publiques.
Le nouveau « dada » des politiques des politiques publiques en matière d’aménagement du territoire, et plus spécifiquement sur cette question de la gouvernance locale, s’incarne aujourd’hui dans les pôles de compétitivité. Voilà une belle idée : regrouper dans le cadre d’un partenariat étroit des acteurs institutionnels (la région et l’Etat en tête), des filières économiques locales porteuses et le monde de la recherche pour stimuler la compétitivité de la France et de ses régions. Une belle idée certes, qui là encore n’est pas nouvelle. La politique des Systèmes Productifs Localisés engagés (SPL) depuis 1998 sur le modèle du District industriel italien, tant analysé dans la littérature académique et déjà décrit au début du siècle dernier par l’économiste Alfred Marshall, s’inscrivait déjà dans la même logique. Seule l’échelle géographique et l’envergure de la coopération diffèrent, mais les principes restent les mêmes.
Non pas que nous cédons à la tentation de critiquer tout ce qui n’aurait pas un caractère fondamentalement innovant. Car nous restons persuadés que la politique des pôles de compétitivité reste une nécessité. Mais en revanche, il nous semble nécessaire de tempérer les élans quand de soit disant nouvelles idées, portées par de nouveaux concepts, naissent dans le domaine de l’aménagement du territoire. Car bien souvent, ces nouvelles idées ne sont que d’anciennes camouflées sous une nouvelle sémantique : plutôt que de continuer à parler de la gouvernance, parlons d’intelligence territoriale, plutôt que de relancer les SPL et de donner à de nouveaux projets une dimension supérieure, parlons de pôles de compétitivité… Bien sûr, pourquoi pas si ces innovations sémantiques ont pour effet de « rebooster » une politique certes ancienne mais surtout efficace. Mais l’évaluation de l’efficacité des politiques publiques n’est malheureusement pas une spécialité française. Et c’est là que l’innovation sémantique peut être extrêmement perverse : en contribuant à l’émergence d’une idée nouvelle, qui en réalité n’en est pas une, il est aisé des relancer des dispositifs d’action publique dont l’efficacité n’a jamais été mesurée ou même l’inefficacité avérée. D’autant que la multiplication des dispositifs d’action publique, qui en l’occurrence semble plutôt constituer une spécificité française, demeure une réelle source de complexité pour les opérateurs locaux.
Attention, « l’enfer peut être pavé de bonnes intentions »
Quant à la question de la cohésion sociale, il faut s’en méfier comme de la peste. Voilà un concept plutôt délicat à manier au même titre que celui de mixité sociale.Aurélien Gaucherand aborde la cohésion sociale sous l’angle de la « connaissance de l’autre » pour traiter de la question de la démocratie participative à travers l’usage des TIC comme moyens d’insertion dans la vie politique locale. L’idée là encore semble belle. Mais dans les faits, il me semble nécessaire d’être prudent. Les « médias participatifs » élaborés sous la forme de blogs territoriaux constituent il est vrai un canal d’expression et d’échanges sans commune mesure avec ce dont on pouvait bénéficier par le passé. Il convient cependant de veiller à ce qu’ils ne deviennent pas le moyen efficace de libérer nos pulsions purement individuelles au détriment d’une ambition qui se voudrait au départ collective.
Car en quoi l’expression d’une certaine façon « anarchique », car non légitime, et individualisée de nos besoins, envies, recommandations… par le biais de ces nouveaux outils pourrait constituer un facteur de cohésion sociale ? Et d’une certaine façon, en donnant un nouveau coup de pouce à l’individu, ne risque-t-on pas au final de fragiliser la viabilité de notre collectif ? De surcroît, envisager d’améliorer la démocratie participative via ces outils soulève une autre question centrale. L’usage et l’accès aux NTIC est encore restreint à certaines catégories de nos sociétés démocratiques : la « fracture » technologique ne s’est pas encore totalement résorbée. N’y aurait il pas un contresens à vouloir promouvoir la démocratie participative via ces nouveaux canaux alors qu’ils restent fermés aux catégories qui sont en général déjà les plus défavorisés et les plus éloignées des prises de décision politique ?
Alors « donner la parole à ceux qui font aussi la vie du territoire » d’accord, mais en veillant à éviter de sombrer dans l’expression d’un individualisme exacerbé qui serait une source de complexité supplémentaire et un vecteur d’inertie exceptionnel pour l’acteur public. « Inclure de plus en plus d’acteurs territoriaux dans la gouvernance du territoire » encore d’accord mais lesquels et pourquoi faire ? Déjà un grand nombre de représentants de différents univers sont régulièrement associés aux projets de territoires : représentants du monde économique (MEDEF, CGPME…), représentants du monde salarial à travers ses syndicats, consulaires (Chambres des métiers, de commerce et d’agriculture), organismes de formation, structures de branche… Dans les Conseils de développement, la société civile est parfois associée à travers la présence d’associations directement impliquées dans l’élaboration d’un projet de territoire. Car il ne peut être question d’ajouter pour ajouter. Et au-delà du risque de voir s’exprimer des revendications marquées du sceau de l’individualisme plane aussi l’ombre des communautarismes.
La difficile articulation du local et du global
Les divergences de points de vue entre l’Etat et les représentants du « local » sur les questions d’Intelligence Economique sont assez caractéristiques. Le changement d’échelle géographique demeure un exceptionnel vecteur de complexité voire même de confusion. Il ne contribue pas seulement à modifier la taille ou l’intensité d’un phénomène mais parfois à en modifier son fonctionnement. Le développement local par exemple n’obéit pas aux mêmes lois que celles du développement macroéconomique. De nombreux facteurs, inopérants au niveau national, contribuent à générer du développement au niveau local (économie résidentielle, transferts sociaux, transferts publics). Ainsi, l’articulation des politiques nationales et locales ne relève pas nécessairement d’une « doctrine politique » mais également, et même devrait on dire prioritairement, d’une réalité fonctionnelle. Ainsi à la question de savoir s’il faut « sauver l’emploi coûte que coûte », la réalité, en l’occurrence ici économique et non pas locale, devrait être la première à influer le choix des décideurs.
Les économistes ont ces vingt dernières années permis de bien mieux cerner le comportement des entreprises et l’importance des mouvements de main d’œuvre. A titre d’illustration, Pierre Cahuc et André Zylberberg ont démontré qu’en France, chaque jour, environ 10 000 emplois étaient détruits et que 10 000 étaient créés. Ce phénomène de « destruction-créatrice », mis à jour par Schumpeter dans les années 1930 est « intimement lié à la manière dont les économies de marché créent des richesses. Sans ce phénomène […] nous n’aurions tout simplement jamais connu la croissance »[1]. En d’autres termes, pour l’économiste au fait du fonctionnement des économies capitalistes, la disparition d’un emploi ne constitue pas nécessairement le signe d’une défaillance. Elle peut être un indicateur positif de renouvellement de l’économie : un emploi détruit dans une entreprise peut l’être parce que d’autres plus productifs sont créés dans cette entreprise ou ailleurs. Une fois ce fait entendu, il peut effectivement revenir à la sphère politique d’évaluer si ce qui est bon pour notre économie d’un point de vue collectif l’est aussi d’un point de vue social et de surcroît pour son territoire. Mais cela passe par une nécessaire compréhension de la réalité, toujours plus complexe car multiple, qui n’est pas toujours en phase avec les représentations collectives et le calendrier politique.
Quant à la question spécifique de l’articulation de l’intervention du local et du national, qui renvoie à la question de la doctrine politique mais aussi nous l’avons vu à une réalité fonctionnelle, il nous semble qu’elle doive également se penser en des termes ambiguës de politiques territoriales et de politiques territorialisées. Les politiques territoriales s’apparentent à des véritables politiques ascendantes, émanations du local. Alors que les politiques territorialisées s’apparentent à une déclinaison des politiques nationales au niveau local. Leur combinaison semble être le seul moyen de se départir des effets induits par le changement d’échelle géographique et maintenir le cap d’une politique macro-économique ne se composant nécessairement pas de la somme des politiques territoriales. Dans cette logique, l’idée d’une homogénéisation des dispositifs local d’intelligence économique impulsée par l’Etat et mis en œuvre par les acteurs territoriaux semble une idée tout à fait judicieuse pour favoriser « l’intelligence territoriale ».
En conclusion, je me permettrai de dire qu’il est impératif de rester vigilant, particulièrement quant il s’agit d’aménagement du territoire. Vigilants sur la pertinence de toutes nouvelles idées. Vigilants sur la vertu effective de nos intentions.
Olivier Portier - OPC
[1] Cahuc & Zylberberg – Le chômage, fatalité ou nécessité, Edition Flammarion – 2005.